Lorsque nous publiions des déclarations sur
des condamnations à des peines de mort et des exécutions
extrajudiciaires à l’époque de Saddam Hussein, l’opposition
irakienne prenait nos déclarations et les distribuait. Il s’est même
trouvé plusieurs dirigeants des deux plus grandes organisations
kurdes au Kurdistan irakien, du Parti Communiste Irakien et d’autres,
pour s’engager à abolir la peine de mort dans l’Irak démocratique
après la chute du régime.
Les débats à huis clos entre les partis islamistes irakiens (sunnites
et chiites) montrent que la culture politique irakienne n’a pas
encore osé faire une évaluation approfondie et critique au sujet de
la peine de mort politique dans l’Iraq contemporain.
Rien d'étonnant à cela : le mouvement
politique islamiste, avec la plupart de ses groupes, a plutôt joué
un rôle similaire à celui des néoconservateurs dans la culture
occidentale, et s’est opposé à l’abrogation de la peine de mort en
s’appuyant sur l’interprétation formelle et littérale de l’idée de
tuer une personne sous la loi du talion (Jus Talionum) que l’on
retrouve dans les versets coraniques des sourates Al-Israa/XVII’ (verset
33), Al-Maida/V (32-33), Al-Anaam/VI (151) et Al-Baqara/II (178).
On peut également dire - vingt ans après une
déclaration collective contre la peine de mort que nous avions
publié lors du bicentenaire de la Révolution française - que la
culture de l’abolition reste encore très sommaire en langue arabe.
En effet, l’ensemble de ce qui a été écrit dans des déclarations,
articles et études à ce sujet n’atteint guère les mille pages. Et il
est cent fois plus facile de parler, aujourd’hui, des crimes
d’honneur que de parler de l’abolition de la peine de mort.
Les quatre cinquièmes des peines de mort dans
le monde arabe et en Iran sont dues à des raisons politiques. Un
avocat yéménite, Ahmad Alwadii, a recensé les cas où le législateur
yéménite recourt à la peine de mort, et il l’a trouvée dans le code
criminel et pénal pour 126 actes, dans le code pénal militaire pour
166 actes, dans le code des drogues pour 33 actes, et dans le code
des enlèvements et de la vendetta pour 90 actes. Quant aux
organisations des droits humains, elles ont souligné que la plupart
des cas de peine de mort en Iran sont de nature politique. En effet,
il est malheureux qu’un islamiste défende la peine de mort alors que
le taux des islamistes parmi ceux qui ont été victimes de cette
peine est le plus élevé par rapport aux autres courants de
l’opposition politique.
De prime abord, et pour tout ce qui se
rapporte au meurtre, il est entendu que les crimes d’État sont
infiniment plus violents et graves que les meurtres commis par des
individus. De plus, cette question ne concerne pas seulement la
sûreté de l’État, mais elle touche également aux malheurs de la
guerre, aux massacres collectifs et aux agressions. Il est également
entendu que les crimes commis par des individus, quel que soit le
degré de leur dangerosité et gravité, n’ont subi aucun effet positif
du fait de l’existence, du gel ou de l’absence de la peine de mort.
Le concept de l’intention pénale, de l’importance de la sanction et
de son efficacité a évolué depuis le premier siècle de l’ère
chrétienne, et cette évolution a continué jusqu’à l’apparition de la
Lex Cornelia qui élimine la peine de mort. L’ironie du sort a voulu
qu’avec la période du recul de l’Europe, Ibn Al-Arabi ait été le
premier à revendiquer l’abolition de la peine de mort car « le
Donneur de la vie, exalté soit-Il, est le Seul qui a le droit de
l’enlever ».
C’est la même idée sur laquelle s’est basé Victor Hugo lorsqu’il a
dit, dans son discours à l’Assemblée nationale, lors du débat sur
l’abolition de la peine de mort, en 1848 : « Le dix-neuvième siècle
est l’ère de l’abolition de la peine de mort. L'homme n'a pas le
droit de détruire ce que Dieu seul a créé. Or c'est Dieu qui a donné
la vie au criminel. Donc les hommes n'ont pas le droit de la lui
ôter». Mais le poète Lamartine avait précédé Victor Hugo en disant,
dix ans auparavant, devant le même parlement : « Ce n'est pas la
mort qu'il faut apprendre à craindre, c'est la vie qu'il faudrait
apprendre à respecter ! »
L’héritage stalinien n’est pas très différent
de celui l’extrême-droite occidentale (fasciste, nazie, néonazie,
néoconservatrice, …) dans son attitude malheureuse et sa pratique
repoussante de l’exécution judiciaire et extrajudiciaire. Cependant,
la colonisation occidentale a emporté avec elle la peine de mort
dans les pays colonisés et l’y a appliquée alors qu’elle était
abrogée dans la métropole, ce qui montre clairement une attitude de
mépris et de racisme. Quant à l’histoire de l’Égypte, elle ne peut
ignorer le procès de Denshawai en 1906 qui a ramené les cordes de
pendaison de la « Petite » Bretagne en Égypte ainsi que les
exécution en public de paysans innocents contre lesquels le tribunal
Al-Makhsouma (tribunal mixte spécial qui n’est surtout pas lié par
le code pénal) a prononcé des peines de mort.
On peut dire que le vingtième siècle a connu
un fort mouvement abolitionniste, au cours duquel plus de 120 États
ont adhéré à l'abolition de la peine capitale. En effet, c’est
devenu un objet de fierté pour un ministre de la Justice de préparer
une loi pour l’annulation de cette peine. À une telle occasion, le
ministre suisse de la Justice a dit : « Je n’imagine jamais qu’un
État – sous le règne de la démocratie et les principes de l’humanité
– puisse avoir le rôle d’un « bourreau ». Le rôle d’un État est
d’arracher le mal de ses racines, de travailler en vue de faire
réaliser l’erreur à celui qui l’a commise, et ce, à travers la
réparation et l’éducation ». Et son homologue belge de dire : « Nous
avons appris que la voie du respect de la vie humaine consiste à
refuser dans l’absolu de tuer une vie humaine au nom de la loi ».
Quant à leur homologue français, tout en étant fier que la France
ait été le premier pays européen à interdire la torture et l’un des
pays précurseurs dans l’abolition de l’esclavage, il a dit regretter
que son pays ait été le dernier à abolir la peine de mort en 1981,
mettant en sourdine son enthousiasme nationaliste (les
révolutionnaires de 1789 ont proposé l’annulation du système royal
et l’annulation de la peine de mort et les représentants du peuple
ont débattu sur cette question en 1791, et elle a été abolie en
France, pour la première fois, en 1848).
Quelle est la différence entre un cannibale
qui mange de a chair humaine et celui qui coupe les têtes des hommes
comme des animaux au nom de la loi ? Il ne s’agirait, peut-être, que
d’une différence temporelle, mais aussi, civilisationnelle. C’est
pour cela que Cheikh Abdallah Al-Alaili a considéré la peine de mort
dans l’Islam comme faisant partie des décrets temporels, et non
comme un décret absolu, comme c’est le cas aussi pour les châtiments
corporels qui sont, selon lui, applicables en fonction de leur
représentation, et non dans leur sens littéral.
Peut-être que l’acceptation du gel de la peine
de mort par plusieurs pays et penseurs musulmans constitue une étape
transitoire nécessaire vers l’idée de son abolition. Cependant,
s’agit-il d’une crise culturelle et historique, ou bien y a-t-il des
idéologies extrémistes dans notre vie quotidienne, qui se cachent
derrière le texte coranique, des sentiments chauvinistes
réactionnaires ou relevant de la peste communautariste, qui
favorisent, pour emprunter la phrase de J. Imbert, "l'amour des
plaisirs cruels, l'instinct sanguinaire" ?
Le procès de Saddam Hussein ainsi que les
images de son exécution ont fait ressurgir toutes les rancoeurs d’un
passé enterré. Des fêtes le jour de l’Aïd. Pis encore, des rites de
vengeance dans la ville de la science et de la sagesse, à Nadjaf. Le
parti politique sectaire a découvert les sentiments les plus
instinctifs et les a exploités comme l’a fait la « Petite » Bretagne
en 1941, lorsqu’elle a exécuté les trois officiers nationalistes
irakiens, et en 1949, lorsqu’elle a soutenu l’exécution politique
des chefs du Parti Communiste … Et comme le rappelle Haifa Zankanah
dans son article ‘Les programmes communiste et de Dawa (prédication)
en Iraq : l’exécution est une revendication des masses’, publié dans
l'organe du parti, Ittihad al-Shaab le 13 mars 1959 : « Quant aux
travailleurs d’Ain, ‘au nom des enfants innocents et des mères qui
les ont perdus, au nom du sang pur des martyrs de Mossoul ... les
cadavres des criminels corrompus ont été traînés dans la ville de
Mossoul et ses alentours ».
C’est une honte pour la vie politique d’un
pays que les slogans glorifiant la peine de mort traversent
l'ensemble de sa géographie politique!
Selon une information que personne n’a démenti,
le gouvernement irakien est déterminé à appliquer la peine de mort
lors du premier jour de l’Aïd El Adha en ce qui concerne neuf femmes
parmi 126 qui ont été toutes condamnées à mort. Il paraît que la « démocratie »
à l’américaine requiert l’utilisation de tous les moyens dans les
campagnes électorales, de la corruption financière aux pots-de-vin
en passant par l’instrumentation de la loi électorale et
l’utilisation de toutes les bassesses sectaires, les rancoeurs
enterrées et les bas instincts. La « Petite » Bretagne parlera d’un
procès équitable même si elle est contre la peine de mort.
L’administration Obama, on ne connaît pas encore sa position, mais
il est à prévoir qu’elle n’interviendra pas dans « l’indépendance de
la justice irakienne ».
Quant aux statistiques, elles nous rappelleront toujours que 91% des
peines de morts n’ont lieu que dans six pays : la Chine, l’Iran,
l’Iraq, le Pakistan, le Soudan et les USA. La bataille qui nous
oppose à la peine de mort est compliquée et difficile car elle est
contre la sauvagerie qui siège dans l’inconscient de l’Homme, elle
est contre l’obscurantisme masqué en Occident et en Orient, et
contre la sacralisation de l’institution juridique et de ses
décisions dans l’histoire arabe et islamique.