Nous avons voulu que la journée
internationale pour les victimes de la torture soit l’occasion
d’exprimer notre solidarité avec les ONG égyptiennes qui mènent un
combat pour l’Egypte et le monde arabe pour retirer la loi répressive
des associations qui vient d’être adoptée au Caire. De parler des droits
bafoués du peuple palestinien, des sanctions économiques imposées à
l’Irak depuis 9 ans, de l’état d’urgence qui opprime la population dans
dix pays arabes. Mais la Tunisie a ravi la vedette avec les poursuites
judiciaires contre Omar Mestiri, qui devait être avec nous aujourd’hui,
et l’enlèvement du Président de la Commission arabe des droits humains,
le Dr Moncef Marzouki. Deux jours après sa disparition, Moncef est
réapparu avec une convocation devant le juge le 5 juillet. La façon avec
laquelle fut enlevée dans la rue cette grande figure du mouvement arabe
et international des droits humains, nous donne une idée de la
traduction tunisienne de l’Etat de droit
Le 7 novembre 1988 a été conclu à Tunis
un pacte national mettant l’accent sur les références à l’Etat de droit
et à l’identité arabo-islamique de la Tunisie. Qu’est devenue cette
volonté affichée de construction d’un tel Etat? Comment un nombre de
défenseurs des droits humains et des hommes politiques sont-ils
transformés en criminels par ledit Etat de droit?
Omar Mestiri sera convoqué devant le
juge le 3 juillet, deux jours après ce sera le tour de Moncef Marzouki
et le 10, c’est Radia Nasraoui et ses co-inculpés qui passeront au
tribunal. Décidément, les juges ne chôment pas en Tunisie.
Il est difficile de parler de régime en
Tunisie, nous préférons parler du pouvoir. Un régime est un moyen de
gouverner, d’une façon absolutiste ou démocratique, mais en respectant
des règles du jeu. Ces règles sont soit imposées par le haut soit
élaborées en concertation avec la société ou ses représentants. On peut
accepter ou critiquer le système d’al-Dhimma, mais c’est une loi, un
serment, un accord entre partenaires qui se respectent. Et le plus fort
n’est pas apte à prendre l’initiative de l’abolir. L’Etat de droit dans
une version progressiste du serment politique d’Ahl-dhimma, est un Etat
de dhimma généralisé, autrement dit, le respect total de l’autre dans
l’égalité des droits et l’égalité devant la loi. Le pouvoir en Tunisie a
trahi à la fois son engagement pour un Etat de droit, ses engagements
internationaux pour les droits de l’homme et sa promesse de respecter
les grandes valeurs de la civilisation arabo-islamique.
En Tunisie, la destruction d’un Etat de
droit passe par les violations massives et impunies commises par les
services de sécurité, par la confiscation des libertés à travers des
lois répressives et l’utilisation de la loi par un appareil judiciaire
dépendant des autorités.
Pour les exactions hors-la-loi commises
par les protecteurs de la loi, les exemples ne manquent pas: vols de
voiture, coupure de fax, de téléphone, documents qui disparaissent de
l’intérieur des maisons et des bureaux, confiscation de passeports,
privations de l’emploi, pressions sur la famille etc.
Le code de la presse et l’organisation
des associations sont de bons exemples de la confiscation des droits par
la loi.
Le Code pénal tunisien est devenu
depuis 1993 un acte de circonstance auquel s’ajouteront ou duquel se
retrancheront des règles, au gré des “nécessités” politiques, imposées
par le haut. On peut légitimement s’inquiéter aujourd’hui de la capacité
à créer un code qui soit par et pour la société.
Si l’histoire de la justice, par-delà
tout mythe du bouc émissaire et du châtiment collectif, illustre
l’évolution de la morale sociale, nous pouvons, après une vingtaine de
conventions pour la protection des droits humains, prétendre que nous
vivons une époque où la considération de la victime l’emporte sur
l’atteinte à l’ordre public. Malgré tous ses engagements internationaux,
la Tunisie reste à l’époque de la conception uniquement répressive du
droit pénal, où punir est à la fois venger et faire expier: le pouvoir a
manifesté ouvertement sa volonté de consacrer la primauté de l’exécutif
et de transformer le juge en fonctionnaire dépendant du pouvoir.
Peut-on parler d’un Etat de droit sans
évoquer la nécessité de remplacer un code pénal avant tout protecteur
des pouvoirs et des biens publics par un texte protecteur de l’individu
et de la société et de s’approcher des normes de notre temps?
“Peut être également poursuivi et jugé
par les tribunaux tunisiens tout Tunisien qui commet en dehors du
territoire tunisien, l’une des infractions mentionnées à l’article 52bis
du code pénal, alors même que lesdites infractions ne sont pas
punissables au regard de la législation de l’Etat où elles ont été
commises” (Article 305, ajouté par la Loi 93-113 du 22.11.1993).
Nous aurions du demander l’autorisation
aux autorités tunisiennes pour organiser notre soirée à Paris, car les
Tunisiens ici présents risquent malheureusement gros, au vu de cette
loi!