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Jean-Pierre Perrin - Avec la Déclaration de Damas,
l'opposition syrienne, que l'on disait faible et très divisée, s'est
rassemblée pour lancer un défi au régime de Bachar el-Assad.
Combien
de courants comprend-elle ?
Haytham Manna -
On distingue trois grands courants : le courant démocratique laïque
; le courant islamiste présent à l'intérieur et à l'extérieur de la
Syrie (essentiellement les Frères musulmans) ; et la coalition des
partis kurdes. À eux trois, ils ne doivent pas représenter en Syrie
plus de 10 000 adhérents, ce qui n'est pas surprenant dans le
contexte d'une dictature. Ce chiffre ne prend pas en compte tous
ceux qui n'osent pas se déclarer, leurs sympathisants, les
intellectuels qui leur sont proches... Les partis kurdes sont ceux
qui totalisent le plus d'adhérents. Le premier courant regroupe le
Rassemblement national démocratique, qui lui-même fédère cinq partis
interdits (le Parti démocratique du peuple, c'est-à-dire l'ancien
Parti communiste syrien, le Parti de l'union socialiste démocratique
arabe, le Parti des travailleurs révolutionnaires, les Socialistes
arabes et le parti Baas socialiste démocratique arabe), les Comités
de la société civile et le Parti d'action communiste. Cette mouvance
est la seule qui soit capable de réunir tous ensemble des laïcs, les
islamistes et les Kurdes. C'est pourquoi les autres courants ont
besoin d'elle, y compris les Frères musulmans et les partis kurdes
qui, pourtant, recrutent massivement dans leurs milieux respectifs.
J.-P. P. -
Quel est le poids du deuxième courant, celui des islamistes ?
H. M. -
Il est très dispersé. En Syrie, il n'est pas représenté par un
leader national. Cela dit, il est très actif, beaucoup plus que les
Frères musulmans qui vivent à l'extérieur du pays et se trouvent,
par conséquent, éloignés des préoccupations de la population.
Récemment, un jeune Syrien me confiait : " Je ne suis pas prêt à
mourir pour un parti que je ne connais pas. " Parmi les groupes
islamistes les plus connus, on peut citer celui du dirigeant
al-Attar, à Damas, et celui de Jaoud al-Saïd, dans la banlieue de
Damas. Tous deux sont d'ailleurs signataires de la Déclaration de
Damas. Ce qui est important, c'est que ces groupes islamistes sont
en rupture avec les Frères musulmans : ils ne croient pas qu'un État
islamiste ait un avenir en Syrie et lui préfèrent un modèle
parlementaire. Sur les huit mouvances islamistes que l'on trouve à
l'intérieur du pays, au moins trois sont influencées par le courant
islamiste turc. Le seul parti " de l'intérieur " à prôner un État
islamique est le Hezb al-Tahrir (le Parti de la libération). C'est
une organisation clandestine de type léniniste, plus radicale que
les Frères musulmans, dont l'audience est encore plus confidentielle,
mais qui n'accepte pas pour autant le principe de l'action violente
pour parvenir à ses fins. D'une manière générale, en Syrie, on
rencontre très peu de partisans d'un régime islamiste basé sur la
charia. Le slogan " Syrie-État islamiste " ne passe pas.
J.-P. P. -
On avait pourtant le sentiment que les Frères musulmans étaient
la force dominante de l'opposition...
H. M. -
Sans doute parce que les télévisions arabes leur donnent une grande
visibilité en interviewant sans cesse leurs dirigeants. En fait, les
Frères musulmans ont entériné la Déclaration de Damas sans même
avoir pris connaissance du texte, ce qui montre bien qu'ils ne sont
pas en position de force. Leur faiblesse, c'est qu'ils ne disposent
plus d'organisation structurée à l'intérieur du pays. C'est un parti
essentiellement de l'extérieur qui, de plus, a souffert de
dissidences internes et d'une répression permanente. Il est dominé
par le groupe originaire d'Alep, qui représente quelque 60 % du
Majlis al-Choura (l'instance dirigeante) et a écarté les
responsables de l'autre grande tendance, celle de la ville de Hama.
J.-P. P. -
Aucun de ces partis ne se réclame de l'action violente. N'est-ce
pas étonnant quand on se souvient des grands carnages qui ont
ensanglanté la Syrie des années 1980 (1) ?
H. M. -
Précisément ! La Syrie a été profondément meurtrie par la violence
aveugle, laquelle n'a abouti à aucun résultat. Au total, on compte
sept grands massacres, imputables au régime et à l'opposition
islamique. Et il est aujourd'hui avéré que 80 % des victimes étaient
des civils innocents. Après de telles horreurs, le pays ne veut plus
entendre parler de violence. L'opposition a d'ailleurs suggéré aux
Frères musulmans de changer de nom afin d'éviter tout risque
d'amalgame avec les tueries du passé. Une proposition qui n'a pas
été refusée : récemment, Ali Sadreddine Bayanouni, le leader de la
Confrérie, a fait savoir que si ce risque était réel, un changement
d'appellation était envisageable.
J.-P. P. -
Vous ne craignez donc pas une dérive violente de l'opposition
islamiste, comme on le voit en Égypte ?
H. M. -
La Syrie n'est pas l'Égypte, pour deux raisons. La première, c'est
que la société syrienne est vraiment multiconfessionnelle et
multinationale : elle est composée de sunnites, d'alaouites, de
chiites, de chrétiens, de Druzes, de Kurdes, d'ismaéliens, de
Turkmènes, d'Arméniens... Ce n'est pas comme en Égypte où il n'y a
guère que deux communautés : les sunnites et les coptes. Si l'on met
de côté les Kurdes chez qui l'identité ethnique prime sur
l'appartenance religieuse, les sunnites ne représentent que 59 % de
la population syrienne. En 1916, ce sont les intellectuels sunnites,
notamment ceux d'Alep et de Homs, qui, avec les chrétiens, ont
demandé à l'Empire ottoman l'instauration d'un État moderne. Le
projet nationaliste syrien est essentiellement le fait des sunnites,
soutenus par quelques chrétiens. La seconde raison, c'est que depuis
1925 et jusqu'à la prise du pouvoir par le Baas on n'a jamais
constitué un gouvernement dans ce pays sans y associer un
représentant de l'une ou l'autre des confessions, des communautés ou
des régions. Avec le Baas, en revanche, on a assisté au processus
inverse, qui s'apparente à une soviétisation sans révolution. En six
ans, la direction du parti a éliminé tous les mouvements
nationalistes panarabes, avant de se débarrasser de ses dirigeants
historiques ainsi que de ses éléments les plus à gauche. À la fin,
elle n'a conservé que ceux qui soutenaient l'armée et les services
de sécurité.
J.-P. P. -
Existe-t-il des conflits au sein du Baas ?
H. M. -
Le Baas ne fonctionne pas comme le Parti socialiste français ! Les
courants internes sont soit clientélistes, soit organiques, c'est-à-dire
qu'ils reposent sur des allégeances confessionnelles ou claniques.
On le voit bien avec les services secrets et les unités spéciales de
l'armée, comme la Garde présidentielle ou les anciennes Brigades de
défense de Rifaat el-Assad : les hommes qui composent ces services
d'élite appartiennent en général à deux clans alaouites, soit les
Karahilla (région de Qardaha, qui regarde plutôt en direction de
Lattaquié), soit les Mataouira (est de la Montagne alaouite).
J.-P. P. -
N'y a-t-il pas de débat doctrinal ?
H. M. -
Pas à proprement parler. Si certaines personnalités paraissent plus
réformistes que d'autres, elles le sont devenues lorsqu'elles se
sont retrouvées marginalisées. C'est le cas de l'ex-vice-président
Khaddam ou de Ghazi Kanaan.
J.-P. P. -
Pourquoi un clan au pouvoir est-il subitement marginalisé ?
H. M. -
À cause d'un conflit d'intérêts ou d'un changement de cap. Par
exemple, toute une génération attendait la disparition de Hafez
el-Assad pour accéder enfin au premier cercle dirigeant. Mais Bachar
a préféré travailler avec les collaborateurs de son père. Ce choix a
entraîné des conflits. Par exemple, avec Ali Mamelouk, qui dirigeait
la sécurité militaire, ou avec Hassan Khalil.
J.-P. P. -
La Déclaration de Damas intervient tardivement. Elle a vu le jour
à l'heure où la Syrie faisait face à des pressions sans précédent de
toute la communauté internationale. Pourquoi l'opposition n'a-t-elle
pas engagé une épreuve de force lors de l'arrivée au pouvoir de
Bachar el-Assad ?
H. M. -
Tout simplement parce que avant cette Déclaration du 17 octobre 2005
nous avons dû réfléchir à l'avenir politique de la Syrie et au rôle
qui serait désormais le nôtre. Nous nous sommes interrogés sur la
place que le nouveau régime était prêt à nous accorder. En fait,
chaque fois qu'un dictateur disparaît dans le monde arabe,
l'opposition a le choix entre trois stratégies : la trahison,
l'adoption ou l'adaptation. - La stratégie de la trahison a consisté
à croire que l'arrivée de Bachar el-Assad était une chance pour la
Syrie. Elle a été suivie par une petite partie des opposants, en
particulier certains membres du parti de l'Union socialiste arabe
qui ont fait allégeance au pouvoir. - La deuxième stratégie, celle
de l'adoption, peut se résumer à une question : comment se comporter
avec Bachar ? On s'est rendu compte d'emblée que, si celui-ci
n'avait pas l'intention de jouer le jeu de la société civile, il
n'avait pas non plus opté pour la confrontation et préférait faire
profil bas. Certains ont donc pensé qu'on pouvait " faire avec "
Bachar en misant sur son manque d'expérience politique. D'autres, au
contraire, ont estimé que les habits qu'il portait avaient été
taillés pour son père et qu'ils étaient bien trop grands pour lui.
Il existe en Syrie dix-sept services de sécurité et il n'y avait
guère qu'un homme comme Hafez el-Assad pour pouvoir tous les
contrôler. Les chefs de ces services, qui ont peu ou prou l'âge du
défunt président, ont estimé à sa mort que leur tour était venu. Ils
n'attendaient qu'une chose : profiter enfin du pouvoir. Les
opposants ont donc misé sur une décomposition du régime de
l'intérieur. " Laissons les loups se déchirer entre eux ", se
sont-ils dit. Aussi ont-ils tenté de tracer un chemin parallèle à
celui du pouvoir sans chercher à le défier ouvertement. C'est
l'attitude qu'ont adoptée Riyad Seif (2), les montada (3) et ceux
qui désiraient créer de nouveaux partis. D'autres ont opté pour une
ligne plus dure et ont dit " non " au référendum portant sur
l'accession de Bachar el-Assad au pouvoir (4) et " oui " à des
élections démocratiques. C'était la position des Frères musulmans et
de Riad Turk (5). - La troisième stratégie est celle de l'adaptation.
Elle consiste à s'opposer catégoriquement à l'avènement d'une sorte
de Kim il-Sung II pour la Syrie et à exiger des élections. Elle
n'est pas très différente de la précédente. Cette troisième
stratégie est essentiellement suivie par des intellectuels.
J.-P. P. -
Bachar el-Assad n'a-t-il pas marqué l'avènement d'un certain
modernisme dans une société syrienne totalement figée ?
H. M. -
Il représente le courant moderne du parti unique, mais ce parti
n'est plus acceptable dans la société syrienne actuelle. Il y a un
décalage complet entre les réformes voulues par Bachar et les
réformes que l'époque rend nécessaires. La Syrie vit, en ce moment,
une véritable révolution médiatique grâce, notamment, au
développement d'Internet, si bien que les gens se moquent éperdument
que l'on assouplisse ou non la censure. On sait que 3 % seulement de
la population regarde la télévision officielle, et que même les
membres du Baas lui préfèrent des chaînes comme Al-Jazira. N'oubliez
pas, non plus, que, même du temps de Hafez, on avait assisté, après
1995, à quelques ouvertures : à sa mort, on dénombrait un millier de
prisonniers politiques contre 2 000 aujourd'hui, y compris il est
vrai quelque 400 combattants arabes qui ont été capturés alors
qu'ils essayaient de passer en Irak. J'insiste sur ce point : quand
Bachar parlait de réformes, cela ne l'empêchait pas d'arrêter les
dix personnalités les plus emblématiques de l'opposition ! À présent,
en revanche, les services de sécurité ne font plus aussi peur
qu'avant. L'intimidation ne marche plus. La peur n'est plus
seulement dans le camp de la société, elle a rejoint aussi l'autre
camp. Les services de sécurité ont désormais aussi peur que
l'opposition.
J.-P. P. -
Pourquoi ?
H. M. -
Parce que le cercle du pouvoir s'est resserré autour de Bachar et
des siens. Le président syrien n'a pas tissé les mêmes alliances que
son père avec l'opposition ou certains milieux indépendants.
L'ouverture qu'il a réalisée est finalement très limitée : elle est
réservée à des hommes qui lui sont acquis. Autrefois, les provinces
étaient représentées au niveau du gouvernement : il y avait deux
personnes d'Alep, deux autres de Homs... Aujourd'hui, c'est fini.
Bachar n'entretient plus avec les Syriens que des rapports
clientélistes. Il ne veut pas de collaborateurs dont il ne soit pas
sûr à cent pour cent, de crainte qu'ils ne changent de camp. Et pas
davantage de gens qui ont pu avoir auparavant de bons rapports avec
le pouvoir. C'est le cas, par exemple, de Maamoun Homsi, un puissant
homme d'affaires, qui fut député sous son père et responsable des
Amitiés franco-syriennes. Il a été condamné sévèrement sous prétexte
qu'il avait des contacts avec l'étranger. En réalité, pour avoir
envoyé... un fax !
J.-P. P. -
Bachar n'a donc introduit aucun changement réel ?
H. M. -
Il a pris quelques initiatives - Internet a été autorisé, ainsi que
quelques journaux indépendants, comme le quotidien Domary (qui a été
fermé le 31 juillet 2003) -, mais celles-ci ont été contrariées par
l'action des services secrets qui voulaient montrer qu'ils étaient
toujours à l'affût.
J.-P. P. -
Pourquoi Bachar, qui a pourtant été pendant huit ans préparé par
son père à l'exercice du pouvoir, apparaît-il toujours aussi faible
?
H. M. -
Parce qu'il n'a pas de parti ! Le Baas était le parti de son père et
des autres dirigeants. Il a voulu y remédier en se cherchant des
alliés parmi les montada, des hommes qui se tiendraient à ses côtés.
Mais ces alliés potentiels ont senti qu'ils ne pouvaient pas lui
faire confiance et ne l'ont pas rejoint. Il s'est alors demandé
pourquoi il continuerait à protéger de tels alliés des agissements
des services de renseignement et des baasistes s'il ne pouvait même
pas compter sur eux. Aussi, quand les critiques ont commencé à viser
la famille Assad au sein des montada, il a cessé de les protéger. En
réalité, Bachar est démuni par rapport à sa propre famille - le clan
Assad - car ce n'est pas un homme politique. C'est quelqu'un qui
admirait son père, qui avait entamé avec un certain succès une
carrière d'ophtalmologiste à Londres et aspirait à une vie de
famille paisible. Il ne voulait pas être président. Le destin a
voulu qu'il le soit et qu'il se retrouve alors devant ce dilemme
terrible : choisir entre les intérêts de sa famille et ceux de son
pays. Au départ, la famille Assad l'a soutenu dans son projet de
conquête du pouvoir mais, aujourd'hui, elle joue contre lui en
encourageant la répression et la corruption. Une corruption si
excessive, si répandue qu'elle équivaut pour Bachar à un assassinat
politique. Or Bachar n'est pas corrompu ; il n'a jamais gagné
d'argent illégalement. Il n'a jamais trempé, non plus, dans des
affaires criminelles. D'où ses relations difficiles avec son
entourage - des gens qui ont les mains pleines d'argent ou pleines
de sang, souvent les deux à la fois.
J.-P. P. -
Le désarroi que l'on perçoit à la tête du régime syrien, et qui
s'est aggravé depuis la publication du rapport Mehlis, peut-il
profiter à l'opposition ?
H. M. -
L'expérience syrienne est très instructive quant au fonctionnement
des régimes autoritaires : elle nous apprend qu'un geste d'ouverture
accompli au début du règne d'un nouveau dirigeant - la création des
montada, dans le cas de Bachar - et annulé par la suite finit par se
retourner contre son initiateur et profite à l'opposition. Les gens
l'interprètent, en effet, comme un feu vert à la contestation en
même temps qu'un aveu de faiblesse du pouvoir, ce qui leur laisse
espérer qu'il n'en a plus pour très longtemps. Ils se disent : " On
risque certes de se retrouver en prison, mais pendant deux ou trois
ans au maximum. On n'en prendra plus pour vingt ou trente ans comme
autrefois. " Lorsque le pouvoir laisse transparaître son désarroi,
la société civile se sent encouragée à aller de l'avant. Aujourd'hui,
l'opposition syrienne bénéficie d'un contexte régional et
international très favorable. Sans oublier la situation intérieure
qui lui permet d'enrôler de nouvelles troupes.
J.-P. P. -
Les alaouites détiennent la plupart des postes clés (6). Comment
l'opposition compte-t-elle aborder cette délicate question ?
H. M. -
Cette communauté pose de nombreux problèmes. Pendant une quinzaine
d'années, les services de sécurité ont recruté de jeunes alaouites,
sélectionnés parmi les meilleurs élèves à l'école, pour occuper des
postes de responsabilité, pas pour torturer - une fonction qui était
réservée aux gens des villages. Avec cette élite alaouite, ils ont
créé une sorte de " sécurité politique " chargée de servir au mieux
les intérêts du régime. Plus tard, soit depuis une petite dizaine
d'années seulement, ces hommes, distingués pour leurs capacités
intellectuelles, ont été propulsés au Comité central du Baas (7) ou
à sa direction, sans suivre le cursus habituel des militants de
base. Nous nous retrouvons donc avec un parti au service des forces
de sécurité et des forces de sécurité au service du parti. Ce
mélange des genres a fait commettre au régime des erreurs
monumentales. Les dirigeants syriens n'ont toujours pas compris, par
exemple, pourquoi la communauté internationale avait réagi aussi
négativement à l'assassinat de Rafic Hariri. Le meurtre ayant
toujours fait partie de leurs méthodes, ils s'interrogent : " On
avait déjà fait tuer quarante ou cinquante personnalités sans que
cela ait jamais suscité la moindre réaction. Pourquoi est-ce
différent avec Hariri ? " Ils n'ont pas saisi, non plus, ce qui
s'est passé au Liban, et comment la situation a pu leur échapper
malgré l'omniprésence des moukhabarats (8).
J.-P. P. -
Plus que l'armée, ce sont les services secrets qui contrôlent le
système...
H. M. -
C'est Hafez el-Assad qui en a décidé ainsi. C'est lui qui a créé les
services de sécurité militaire, à commencer par les qiwa al-jawiyya,
les très influents services secrets de l'armée de l'air. Le système
est basé sur la coordination entre les services de renseignement et
les forces spéciales. À l'époque où les Frères musulmans étaient
encore puissants, c'était particulièrement flagrant : les services
faisaient d'abord un rapport sur un homme suspecté d'appartenir à
leur mouvement. Immédiatement après, les moudahama (les " forces de
confrontation ") intervenaient pour l'arrêter. Il était jugé sur-le-champ
par un tribunal spécial et exécuté. Ces pratiques atroces ont duré
de 1979 à 1984.
J.-P. P. -
Il y a aussi un grand nombre d'alaouites dans l'opposition...
H. M. -
C'est exact. Excepté, bien sûr, dans les partis islamistes et kurdes,
ils sont présents à tous les niveaux de l'opposition. La plupart ont
les mains propres et ont même connu la prison. Pendant la période
des montada dans le pays alaouite, beaucoup de gens s'y rendaient, y
compris de simples villageois. Malgré les réticences traditionnelles
que ces milieux éprouvent à l'égard du communisme, ils se sont même
rendus aux montada de Abdel Aziz Khayr, du Parti d'action communiste,
une grande figure de la résistance à l'oppression, ce qui lui valut
de passer douze ans dans les geôles du régime où il fut le médecin
des détenus politiques. En fait, l'intelligentsia alaouite est très
divisée : c'est elle qui tient les rênes de l'État, mais une large
partie a aussi rejoint l'opposition ou, si elle ne peut pas le
faire, s'est éloignée du pouvoir. C'est le cas de certains artistes.
J.-P. P. -
Se sent-elle menacée par un éventuel changement de régime ?
H. M. -
Oui. Elle redoute de se retrouver dans une situation à l'égyptienne
et d'être prise en tenaille entre, d'un côté, le pouvoir et, de
l'autre, les Frères musulmans. Les alaouites dans leur ensemble
craignent surtout que l'on confonde le clan Assad avec leur
communauté.
J.-P. P. -
À propos des personnalités alaouites, le prétendu " suicide " de
Ghazi Kanaan a fait couler beaucoup d'encre. Quelle était sa place
au sein du régime ?
H. M. -
Au-delà de son image de nationaliste arabe, c'était d'abord un vrai
baasiste, un baasiste historique : en tant que tel, il était
respecté par le parti. Au Liban, il soutenait ceux qui se battaient
contre Israël. En tant que responsable militaire, il avait aussi la
confiance de l'armée. En plus, il avait un pied dans les services
secrets. Il était donc au carrefour de ces trois centres de pouvoir.
Il avait également des liens avec l'opposition. Hafez el-Assad lui
témoignait une vraie affection. Pendant le conflit libanais, alors
que des menaces de mort pesaient sur lui, le défunt président syrien
avait lancé : " S'il lui arrive quelque chose, je détruirai une
ville libanaise. " Avec Bachar, ce n'était plus la même ambiance. De
profondes divergences les opposaient. Et lorsque l'État hébreu a
perdu son influence au Liban après avoir retiré son armée du Sud, il
n'y avait plus de place pour Kanaan. S'il a été assassiné, c'est
qu'il doit y avoir aujourd'hui un nouvel homme fort en Syrie.
J.-P. P. -
Rifaat, le frère de Hafez el-Assad, fut lui aussi l'un des hommes
forts du régime jusqu'en 1985. Peut-il profiter de la situation
actuelle pour revenir sur le devant de la scène ?
H. M. -
Non, il ne représente plus rien. Ce n'est plus qu'un homme
d'affaires. Il peut encore se payer des médias (9) ou s'acheter des
hommes en profitant de la misère qui sévit dans la Montagne alaouite,
c'est tout. Mais il ne peut pas créer de parti. Dans un pays comme
la Syrie, et plus généralement dans l'ensemble du monde arabe, la
popularité vous est donnée par le pouvoir mais vous la perdez dès
que vous le quittez. Mohammed Zohbi (10) l'a vérifié à ses dépens.
Il a occupé pendant très longtemps le poste de premier ministre mais,
aujourd'hui, ses partisans se sont éloignés de lui, y compris ses
propres enfants.
J.-P. P. -
Bachar el-Assad déroute les observateurs. On le voit tantôt
faible, sur la défensive, tantôt offensif, voire agressif. Quelle
est sa vraie nature ?
H. M. -
D'un point de vue psychologique, il me rappelle ces personnalités un
peu falotes qui encaissent les coups pendant des années et qui,
brutalement, se rebiffent et brandissent un couteau. Il n'a, en
fait, ni l'expérience ni la capacité nécessaires pour assumer les
responsabilités qui sont les siennes. La bonne volonté ne suffit
pas. Son problème, c'est qu'il a vécu, hormis quelques années en
Grande-Bretagne, dans un palais qui était celui de son père et qu'il
y vit toujours. Son père était le maître du temps, ce qui, à
l'époque de la guerre froide, était une qualité. Hafez el-Assad
prenait le temps de s'occuper de tout : de la situation régionale,
d'un problème économique, d'un opposant... Bachar tente d'imiter son
père, ce qui est une catastrophe car la notion de temps a changé.
Aujourd'hui, tout doit aller très vite. N'importe quel dirigeant
dans n'importe quel pays doit prendre plusieurs décisions
importantes chaque jour. Bachar en est incapable. Sorti de la maison
de son père, il est perdu. Il ne comprend pas le monde qui l'entoure.
J.-P. P. -
Quel est bilan des années Assad pour la société civile ?
H. M. -
Un seul chiffre : il y avait 12 000 associations en 1952, date de la
loi sur les partis politiques et les associations, contre 400
aujourd'hui. Et si ces 400 ont survécu, c'est que les services de
sécurité ont estimé qu'elles n'avaient aucun lien avec la politique
sous quelque forme que ce soit. Il s'agit essentiellement
d'associations caritatives comme celles qui existaient au Moyen Âge.
De ce point de vue, la Syrie est l'un des trois pays les plus fermés
du monde avec la Corée du Nord et Cuba.
J.-P. P. -
L'opposition accepterait-elle d'entamer des discussions avec
certains dirigeants si ceux-ci le lui demandaient ?
H. M. -
Sans problème. Dès lors qu'une partie des dirigeants se désolidarise
du système, c'est que la fin est proche. Ce processus de
décomposition vient d'ailleurs de commencer. Mi-novembre, une
faction du Baas a pris l'initiative, avec des responsables du Front
national progressiste (11) et des représentants de partis
indépendants, d'élaborer une nouvelle charte nationale. Ce document
demande, notamment, la création d'un front commun contre les dangers
qui menacent la Syrie. C'est une réponse à la Déclaration de Damas,
pour essayer de créer un nouvel ensemble politique, plus large que
le Front national progressiste. Mais ça n'a pas marché. Les
signataires de la Déclaration de Damas ont refusé de les rejoindre.
Cependant, cette initiative a créé une certaine dynamique en Syrie.
J.-P. P. -
Les déclarations explosives de l'ancien vice-président Abdel
Halim Khaddam - qui vit en exil à Paris depuis juin dernier -
risquent-elles de mettre en péril le régime syrien ?
H. M. -
C'est un témoin clé dans l'enquête de la commission de l'ONU, mais,
d'un point de vue politique, ce n'est pas un homme d'avenir. C'est
un retraité qui n'est pris au sérieux ni par l'opposition
démocratique ni par les pays arabes. Il ne représente que lui-même.
Si, au moins, il faisait amende honorable en disant : " C'est vrai,
j'ai contribué à l'édification d'un régime à parti unique mais à
l'époque nous n'avions pas d'autre choix. " Mais non ! Il n'exprime
pas la moindre autocritique. Et vous remarquerez qu'il a pris soin
de régler ses affaires personnelles et de mettre sa fortune à l'abri
avant de faire ses déclarations explosives. S'il avait été vraiment
dangereux pour le régime, croyez-vous que celui-ci l'aurait laissé
sortir de Syrie avec un passeport ?
Notes :
1) Le plus important de ces massacres est celui de
Hama en février 1982 qui a fait, selon diverses estimations, entre
15 000 et 25 000 morts ; certaines sources avancent le chiffre de 40
000. Les forces de sécurité intérieure, spécialement celles de
Rifaat el-Assad, ont rasé la ville qui s'était soulevée à
l'initiative des Frères musulmans soutenus par le régime de Saddam
Hussein. Ce massacre avait été précédé de tueries de militants et de
responsables baasistes commises, cette fois, par les islamistes. Il
y a eu encore cinq autres carnages imputables aux deux camps. Des
massacres à l'initiative du pouvoir à Edleb, Jisr et Al-Choughour ;
à Alep, en 1980, quelque 20 000 hommes des forces de sécurité ont
pris d'assaut la ville du 7 au 13 avril pour casser un appel à une
grève générale d'une journée lancée par le mouvement civil ; et
Rifaat el-Assad a fait exécuter 912 prisonniers politiques à la
prison de Palmyre. Les islamistes, eux, ont massacré en 1979 les
cadets d'Alep, soit quelque 370 élèves officiers.
(2) Représentant très connu de l'opposition libérale, ex-directeur
de la Chambre de commerce de Damas et député jusqu'à sa condamnation
à cinq ans de prison.
(3) Les montada ou forums de discussion ont essaimé dans toute la
Syrie dès l'accession au pouvoir de Bachar el-Assad. Rares étaient
les villes qui n'en comptaient pas au moins un. Ils ont été
interdits brutalement sept mois plus tard.
(4) Le 10 juin 2000, soit le jour même de la mort de Hafez el-Assad,
le commandement régional (c'est-à-dire syrien) du parti Baas a
décidé à l'unanimité de présenter la candidature de son fils Bachar
à la présidence de la République. Entérinée à l'unanimité le 28 juin
par le Conseil du peuple, l'instance parlementaire de 250 députés
élus pour quatre ans, cette candidature a été ensuite soumise à
référendum. Le 10 juillet, Bachar el-Assad était plébiscité par
97,29 % des votants et proclamé par le Parlement, réuni en session
extraordinaire, président de la République pour un mandat de sept
ans.
(5) Figure emblématique de l'opposition et secrétaire général du
Parti communiste-bureau politique (scission du PC syrien), il a
passé près de vingt ans en prison. Il vient de passer la main, une
initiative particulièrement rare dans un parti politique arabe, de
surcroît communiste.
(6) Selon l'étude Syrian Peasantry, publiée il y a quelques années
(Princeton University Press), on ne comptait pas moins de dix-neuf
alaouites sur les trente et un postes clés de l'armée syrienne.
(7) Le Comité central se compose de 90 membres. Il lui revient de
désigner la direction régionale du parti qui compte vingt et un
membres. Le parti serait fort de 1,4 million de membres. Lire, à ce
sujet, le rapport de la Commission des Affaires étrangères, de la
Défense et des forces armées du Sénat (2000-2001) : La Syrie de
Bachar el-Assad, changement ou continuité ?
(8) Les moukhabarats désignent les services de sécurité dans le
monde arabe, en général non militaires, comme la Sécurité d'État (Amn
al-Daoulat).
(9) Dont la chaîne d'informations arabe ANN, basée à Londres et
dirigée par son fils. Par ailleurs, sa fortune était estimée à la
fin des années 1990 à plus de 2 milliards de dollars (Libération du
30 mars 1998).
(10) Lui aussi s'est " suicidé ", comme Ghazi Kanaan, en mai 2000.
(11) La Syrie adopte un pluralisme de façade en permettant, outre le
Baas, l'existence de six formations : l'Union socialiste arabe,
l'Organisation des unionistes socialistes, le mouvement des
socialistes arabes, le Parti unioniste socialiste démocrate et deux
petits partis communistes. Elles forment le Front national
progressiste que régit la charte nationale du 7 mars 1972. Cette
charte établit la prééminence du Baas et lui reconnaît le droit
exclusif d'organiser des activités au sein de l'armée et dans les
milieux universitaires.
Tous les autres partis sont interdits.
Cet
entretien a été conduit par :Jean-Pierre Perrin
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